COMPTE-RENDU DU COURS DE M. CARLO OSSOLA DISPENSE AU COLLEGE DE FRANCE CE MARDI MATIN
Sur la base de l'Hexaméron de Saint-Ambroise, de la Cité de Dieu de Saint-Augustin et de la
Genèse (attribuée, comme on le sait, à Moïse), il est rappelé que toute re-naissance est une initiation, à la fois culturelle, religieuse et d'appartenance. La
Renaissance désigne quant à elle cet humanisme européen qui débute dans la Florence du Quattrocento, éprise de lettres classiques et de philologie (Erasme et les Evangiles), sur la base de la
méditation des pères de l'Eglise. Pour sa part, la Création évoque immanquablement la thématique de l'imitation (confer le mythe de Pygmalion, chez Ovide), c'est-à-dire la répétition du geste de
création divine. La continuité est donc forte entre les mondes greco-latin et classique. Et de même qu'on pourrait imaginer une correspondance entre Sénèque et Saint-Paul, on pourrait livrer un
commentaire chrétien des Géorgiques virgiliennes ou de l'Ars amandi ovidien. Laurent le Magnifique (qui a fondé une académie platonicienne)
meurt en 1492. Michel-Ange a déjà quitté Florence, tant il désapprouvait la politique des Médicis et se rend à Rome, où il récrit le texte biblique de la Création (un Manifeste), ce qui peut
permettre de comprendre pourquoi il n'a jamais voulu (à une incertaine exception près) réaliser d'oeuvre profane. Botticelli renoue avec la nudité féminine comme allégorie antique de la beauté
(Vénus) et non du péché, tandis que Jérôme Savonarole célèbre les prophètes de l'Ancien Testament (Ezéchiel, Zachée...). Mais l'exigence de re-naissance est plus ancienne encore, puisqu'elle
figure aux chapitres 3 et 4 de l'Evangile la plus mystérieuse et la moins "synoptique" : celle de Jean, où l'on peut lire "Il faut renaître". Les deux moyens évoqués pour mener à bien cette
renaissance sont l'Eau (c'est la symbolique du Baptême) et l'Esprit. Pourtant, il demeure une différence notoire entre catholicisme et orthodoxie/islamisme : pour le premier, le Divin engendre
l'Humain (c'est la CREATION à laquelle succède le chemin des Hommes) ; pour le second, l'Humain engendre le Divin (c'est la CONCEPTION, sous les traits de Marie enfantant le Sauveur et fêtée lors
de l'Assomption, célébration principale chez les Grecs orthodoxes). Dans le premier cas qui nous occupe ici, on rejoint la vision de W. Benjamin qui, fidèle à la tradition juive, n'identifie que
deux choses libres, id est indépendantes de la création : la Conversation, sans début ni fin, dans ce qu'elle a de totalement gratuit ; et le Miracle, prérogative divine. L'Homme se retrouve donc
damné, au coeur du paradoxe qui consiste à regarder l'Origine, mais sans se retourner puisque ceux-là seront changés en statues de sel. Il y a donc la voie du réconfort auprès du passé, pari -
perdu - d'Orphée. Et puis il y a celle qui consiste à reculer, à regarder derrière soi, pour mieux sauter (être le "novissimus"), c'est-à-dire aller plus haut, plus loin : c'est là la thèse de
l'Apocalypse (la Révélation). "In principio erat verbum" invite à la poésie, là où "en arké logos" est un appel à la philosophie. Mais c'est la même idée qu'on retrouve chez Jean, VIII, 25 : " Je
suis le commencement qui vous parle (à foison). " De même, "in principio, fecit...." indique bien, comme la précision rhétorique de Saint-Ambroise l'indique, une action parfaite, accomplie.
Ambroise préfére même au "logos" le "kosmos", i.e. à la fois l'ordre de la beauté et la beauté de l'ordre, secret de la création. Car pour lui, contrairement à Aristote, le monde a bel et bien un
début et une fin : en cela Ambroise n'est ni tout à fait créationniste, ni matérialiste. Il énonce plutôt une mystique, véritablement mystère annonciateur de son propre accomplissement. Car tout
fondement est accomplissement ; sinon, c'est qu'il est un soubassement. " Il faut vivre au sommet du possible". Voilà une belle formule de Saint-Augustin, disciple de Saint-Ambroise, qui sonne
toutefois... très aristotélicien !!