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A l’heure où commence à faire rage le débat sur l’entrée de la Turquie au sein de l’Union Européenne et depuis qu’a été arrêtée à octobre 2005 l’ouverture officielle des négociations, il est temps de s’intéresser objectivement à cette question, en veillant surtout à ne pas faire d’amalgame entre le référendum sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe à 25 – et qui aura lieu vraisemblablement en milieu d’année prochaine, et le problème de l’adhésion de la Turquie, qui sera également résolu, selon les vœux du Président Chirac, par voie référendaire, d’ici 10, 15 ou 20 ans. Géographiquement, la vision qui consiste à borner l’Europe au Détroit du Bosphore est étriquée. Certes, si les frontières de l’Europe sont claires au sud (d’où le refus de la candidature du Maroc en 1987), limpides à l’ouest comme au nord, il est plus délicat de se prononcer sur les contours orientaux de notre continent. La Turquie en fait partie. Sinon que dire de Chypre, membre de l’Europe à 25 depuis mai 2004 et qui se trouve à 400km environ à l’est d’Istanbul ?
Historiquement, il est tout à fait évident que la Turquie a une vocation européenne, comme l’affirmait déjà Charles de Gaulle en 1963. Depuis, l’idée a fait son chemin. En 1995, la Turquie fait partie de l’union douanière mise en œuvre sur le continent. En 1999, Helsinki fait de ce pays un « Etat candidat qui a vocation à entrer dans l’Union Européenne ». Au nom de quoi devrait-on faire achopper cette noble et méthodique marche à l’ouest de la Turquie ?
Politiquement, la Constitution de Kémal Atatürk édicte le principe de laïcité, comparable en cela à un seul autre des 25 membres de l’UE : la France. S’en sont suivis trois grands acquis : le droit au divorce en 1923, le vote des femmes en 1934 (onze ans donc avant que ne votent les Françaises…) et le droit à l’avortement en 1987. Sans compter que les critères de Copenhague sur le respect des Droits de l’Homme et la reconnaissance des droits culturels des Kurdes par exemple sont respectés ou en voie de l’être. De toute évidence, il ne faut prôner l’intégration totale de la Turquie qu’à condition que l’islamisation y prenne la pente de la décroissance et de l’extinction ; qu’à condition aussi que les femmes y soient respectées dans tous leurs droits et que la torture et les crimes d’honneur y soient bannis sans exception aucune, et non en simple régression comme c’est actuellement le cas. De quel droit refuserait-on d’offrir à 71 millions de Turcs l’espoir d’échapper au fondamentalisme le plus forcené ?
Economiquement, l’Europe doit saisir la chance de bénéficier d’un rythme de croissance spectaculaire, qui – de l’aveu même des experts – sera soluble dans l’économie des 25 ou des 28 (quand la Croatie, la Roumanie et la Bulgarie auront intégré l’UE). D’ici 2015, le PIB turc par habitant aura doublé, réduisant ainsi l’écart d’indice de développement humain à la moyenne européenne. Et même si l’économie illicite constitue encore près de 50% des revenus de l’économie turque, et qu’il va falloir stimuler une agriculture trop molle et mieux répartir la richesse nationale entre les 14 millions d’habitants d’Istanbul et ceux des hauts plateaux d’Anatolie, il ne fait aucun doute qu’avec le ressort d’une compétitivité hors norme les Turcs seront à la hauteur. Pourquoi ne leur en laisserait-on pas le temps ?
Financièrement, enfin, l’entrée de la Turquie à l’horizon 2025 coûterait à l’Union Européenne environ 28 Mds € par an, pris en charge à environ 30% par la Turquie elle-même. A ce titre, Bruxelles peut tout à fait prendre le pari qu’elle sera en mesure d’absorber un tel choc financier, à l’aune des innombrables atouts que l’entrée de la Turquie confèrera à l’Europe. Pourquoi s’en priver ?
Aussi doit-on laisser à la Turquie le temps : le temps de corriger ses erreurs passées, le temps d’amender une société encore trop islamisée par certains aspects, le temps d’avoir le courage de mettre en application, comme elle a déjà su le faire – parfois même avant la France, des textes réformistes et modernisateurs, qui ne laissent aucun doute sur la nature du regard qu’elle porte à l’ouest sur les 25 et encore moins sur sa capacité à nous rejoindre.