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Un engagement au service de combats intellectuels : des prises de position, des coups de coeur, des coups de gueule, mes poèmes.

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Discours sur une phrase de Kennedy

                                                         

 

« Les gens voient les choses et disent pourquoi. Mais moi je rêve de choses qui ne furent jamais et je dis ‘pourquoi pas’ ».

                                                     J-F Kennedy

 

         « Ça signifiait tant de choses, l’Amérique ! D’abord, l’inaccessible ; jazz, cinéma, littérature, elle avait nourri notre jeunesse mais aussi elle avait été un grand mythe : un mythe ne se laisse pas toucher. La traversée devait se faire en avion ; il semblait incroyable que l’exploit de Lindbergh fût aujourd’hui à notre portée. L’Amérique, c’était aussi la terre d’où nous était venue la délivrance ; c’était l’avenir en marche ; c’était l’abondance et l’infini des horizons ; c’était un tohu-bohu d’images légendaires : à penser qu’on pouvait les voir de ses yeux, on avait la tête tournée. » Merci, Simone de Beauvoir : oui, « c’était » le rêve américain, car au moment même où vous dîtes cela, nous sommes en 1963, et en novembre, le 22, un vendredi, le plus jeune Président des Etats-Unis d’Amérique, John Fitzgerald Kennedy, vient de succomber à Dallas et c’est dans cette Amérique-là, qu’il vient de déclarer : « Les gens voient les choses et disent pourquoi. Mais moi je rêve de choses qui ne furent jamais et je dis ‘pourquoi pas’ ». Dans cette Amérique condamnée à voir d’un mauvais œil les clins d’œil du Kremlin, saluons la bravoure du bien connu sénateur du Massachusetts, lui qui a eu l’audace de donner à son peuple des espoirs, lui qui a eu l’audace de lui faire des promesses qu’il aurait pu tenir.

 

         Certes, je ne vais pas vous conduire plusieurs siècles en arrière, pour retrouver Platon en plein Banquet, déranger Descartes de ses Méditations, ou écouter Freud nous entretenir de L’avenir de l’illusion. Non, nos contemporains se sont chargés d’explorer le champ du possible. Bien après eux. Chut ! Entendez-vous ces cigales ? Et le mistral souffler dans la garrigue ? Oui, nous voilà à présent en Provence ! La Montagne Sainte-Victoire ! Aubagne ! Allons frapper chez Monsieur Pagnol, là, à deux pas… « Tout le monde savait que c’était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l’a fait. » Merci Marcel, cette formule te ressemble bien… Entre Marseille et Washington : « un autre monde ! », s’exclamerait-on. Et pourtant, Kennedy pourrait être l’imbécile dont parle Pagnol. Se connaissaient-ils ? Qu’importe ! L’un pour sa nation, l’autre pour ses lecteurs, ils ont tous deux envisagé le champ du possible comme infini. Ajoutons à cette fratrie, le père, Napoléon, qui, on le sait trop, s’est un jour exclamé à la guerre : « Impossible n’est pas français. » C’est à croire qu’il avait enseigné à son fils, John, à répéter à l’envi : « Impossible n’est pas américain… ». On ne devra donc pas s’étonner si la postérité retrouve la correspondance régulière que se sont échangée JFK et Jean de La Fontaine, La Fontaine qui dans sa fable intitulée Le statuaire et la statue de Jupiter déclarait haut et fort : «  Chacun tourne en réalités, autant qu’il peut, ses propres songes. » Ah ! le rêve, ce serait donc de rêver ? Il s’agit maintenant de quitter les hommes de lettres pour aller s’enquérir de cette réponse auprès de scientifiques et il se trouve justement que la psychologie contemporaine affirme que le rêve est indispensable à la vie, qu’il protège par un mécanisme de compensation nerveuse et d’autorégulation de l’organisme, encore plus que le sommeil. Propos d’anatomiste, je vous l’accorde. Mesdames, Messieurs, cessez donc de dormir : rêvez ! N’hésitez plus à répondre à ceux qui vous disent : « Mais tu rêves ! » que vous préférez rêver à dormir. Voir les choses et dire pourquoi, c’est justifier et c’est justement dormir, sommeiller, dire oui, oublier de dire non, c’est-à-dire de penser. Chut ! Quelqu’un vient de s’endormir à nos côtés : voyez comme son menton tombe vers le bas : son sommeil lui fait dire oui. Voyez comme l’homme qui se réveille, dans ses secousses, sait dire non. Certains ont parfois pour ambition de sortir une nation entière de cette torpeur, de cette raideur, de cette… sclérose, car c’est le propre d’une âme malade, dirait notre confrère Sénèque, le propre d’un esprit qui vieillit, privé de cette faculté de former des images, que l’Homme a reçue de son Créateur : l’Imagination. Donner à son peuple de l’imagination, voilà ce que Kennedy prétendait faire. Ambitieuse entreprise, possible à qui s’en donne les moyens. « Pourquoi pas ? » Voilà l’audacieuse réponse de l’homme suffisant, comme celle de l’effronté, celle du sceptique comme celle de l’optimiste. C’est la réponse de l’homme qui a – à toi Jean-Jacques Rousseau – « le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien. » Les chimères, dont parle le Président qui pour l’heure nous occupe, sont précisément ce Rien. Et répondre « Pourquoi pas ? » à ce Rien, c’est comme lui ajouter un simple T, pour faire de ce mot du néant - Rien - un portrait d’hommes, qui rienT. Je ne dis pas qu’il faut, comme le despote – merci Montesquieu pour tes Lumières – couper l’arbre pour avoir le fruit, mais je vous invite seulement à ne pas vous contenter de voir le fruit, mais à vous rendre compte que ce fruit ne peut être cueilli qu’au prix d’un effort certain. Peut-être ne peut –on d’ailleurs pas cueillir ce fruit… Mais si un étranger voit ce fruit et vous dit : « Ce fruit te tente ? », alors répondez-lui : « Pourquoi pas ? », même si vous savez qu’il n’est pas accessible ; plutôt que de lui dire : « Laisse, étranger, ce fruit est trop haut perché ! ». Vous ne répondriez alors pas à sa question, vous verriez la chose et expliqueriez pourquoi. Mais rêvez de cette chose qui peut-être ne fut jamais, et dites : « Pourquoi pas ? ».

 

         Oh, inutile de vous rappeler ce que Benjamin Franklin avait coutume de dire : «  Si l’homme réalisait la moitié de ses désirs, il doublerait ses peines. » Triste calcul, sombre alchimie. Mais il ne s’agit pas de rêver sans cesse, au risque de vivre dans une perpétuelle illusion. Il s’agit de faire preuve d’assez de noblesse, d’audace et de sincérité pour s’estimer capable de se faire à soi et à son peuple des promesses dont on sent qu’elles sont vitales pour sa propre survie et celle de la communauté. « Conquérir la Lune », disait Kennedy, « voilà l’objectif que je fixe à ma nation, non parce c’est une tâche facile, mais parce qu’il s’agit d’une entreprise ô combien difficile. » C’est chose faite en 1969 : une fois de plus, on a rêvé d’une chose qui n’avait jusqu’alors jamais été et à laquelle on a dit « Pourquoi pas ? ». Qu’est donc ce « Pourquoi pas ? » sinon une fabuleuse invitation au voyage ? Je vois maintenant Charles Baudelaire pointer le bout de son nez. Forcément, je viens de donner le titre d’un de ses plus beaux poèmes : Invitation au voyage, dont le « Pourquoi pas ? » serait le navire, s’amarrant au port du Possible, avant de mouiller pour le Champ du Rêve et de faire escale sur l’archipel du Désir. Kennedy était un marin. Il en avait le caractère, le parler. Il en a hélas eu le destin. Non, il ne s’agit certes pas de suivre la vieille légende de Handersen, que je vais en deux mots vous raconter. C’est à propos d’un saint qui devait choisir un des sept péchés capitaux ; il choisit celui qui lui parut le moins grave, l’ivrognerie, et avec celui-là il commit les six autres péchés. Ne nous ouvrons pas le champ du Possible de la sorte ! Comprenons seulement que le désir et le rêve peuvent seuls nous orienter vers des buts pleinement humains, de sorte qu’être attentifs à leur signification est peut-être la seule exigence à laquelle il nous faille répondre, pour que, de puissance de vie, le désir et le rêve ne se transforment pas en leur contraire, c’est-à-dire en désir de mort, et donc de mort du désir. Un autre Américain, trois mois avant la fin de Kennedy, a aussi déclaré qu’il avait eu un rêve, auquel il avait eu le courage de dire « Pourquoi pas ? ». C’était celui-là : écoutons-le, car trop connu, on n’en ignore encore trop le vrai fond. « Je rêve qu’un jour cette nation se lèvera et vivra selon le véritable sens de sa foi politique. Je rêve qu’un jour sur les collines rouges de la Géorgie, les fils d’anciens esclaves et les fils d’anciens propriétaires d’esclaves s’attableront ensemble à la table de la fraternité. Je rêve que même l’Etat du Mississippi, un Etat accablé par la chaleur de l’injustice, sera un jour transformé en une oasis de liberté et de justice. Je rêve qu’un jour mes quatre jeunes enfants vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés d’après la couleur de leur peau mais d’après leur caractère. » Merci Martin Luther King. Mais, hélas, mille fois hélas, malheur à ceux qui rêvent ! Toi aussi tu iras tristement rejoindre Kennedy. Est-ce donc là le Destin des rêveurs ? Picasso tient le monde au bout de sa palette, des lèvres d’Eluard s’envolent des colombes. Ô combien tes contrées sont visionnaires, Dali. Dessineras-tu jamais ton mouton à ton Prince, Antoine l’aviateur ? De l’Enfer nucléaire, sortiras-tu tes frères, Camus ?

 

         « Pourquoi pas ? » Depuis que j’ai pris la parole et vous entretiens, qui vous ai-je fait rencontrer, entendre, revoir ? Des morts ? Des légendes ? Sûrement pas. Des oubliés ? Peut-être. Salut Kennedy ! Le bonjour Simone de Beauvoir ! Bonsoir Platon, Freud et Descartes ! Au revoir Pagnol, Napoléon et La Fontaine. Ave Sénèque ! A bientôt Montesquieu et Rousseau. Good bye Benjamin Franklin ! Chapeau Baudelaire et Handersen ! Salut Luther King ! Ce fut un plaisir, Messieurs Picasso, Eluard et Dali tous frères ! Bon voyage, Monsieur de Saint-Exupéry ! Fou, vous direz que je suis fou … « Parler à des morts, allons ! » Oui, mais j’ai un instant formé l’espoir de les revoir, et j’ai  dit  « pourquoi pas ! ».

 

                Florent MACHABERT, 01/02

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